Jacques Bage (Liège 1942), poursuit ses études à l'Académie Royale des Beaux-Arts de Mons au cours de peinture et de gravure. Il réalise les natures mortes et les portraits imposés, tout en observant la nature et les lumières du jour qui le passionnent d'avantage. Le paysage et les grands espaces sont déjà ses sujets favoris. C’est d’ailleurs le titre « Le paysage comme métaphore » que choisira le critique Jacques Meuris pour intituler son essai de 1989 sur l’œuvre du peintre.

Initialement perceptible puis allusif, le paysage proprement dit culminera chez Bage en « vision » ou caisse de résonance pour l’état d’esprit qui l’anime. Les compositions des années septante et quatre-vingt sont vaporeuses faisant la part belle aux brumes et  fumerolles comme balayées par le vent. Elles sont traversées de lueurs entre chien et loup traduisant une mystérieuse nostalgie. Plutôt que de couleurs, il s’agit de tons et de blancs dilués. Ils révèlent une touche quasiment impressionniste, les effets de transparence sont nombreux. La technique au pastel est celle d’une apposition exempte de matière renforçant l’intention méditative des œuvres.

Depuis les années nonante jusqu’à ce jour, les toiles et dessins seront riches de contrastes nés de la juxtaposition des couleurs vives. Les jaunes évoquent sans doute le sable, les bleus la mer ou l’air, le rouge le soleil voire le sang. Selon l’artiste, il ne faut y voir aucune « lisibilité ». Il parle de ses « déambulations picturales ». La spontanéité du geste intuitif prime et la répartition chromatique s’opère par mouvements larges et déliés. Au fil du temps, Bage procèdera par tracés à la fois plus linéaires et radicaux compensés par des traits à la facture souple ou émiettée. Maintes compositions débouchent sur des discriminations de plans dans l’axe de la profondeur, tels des foyers répercutés d’une douce énergie. A l’instar d’une musique à la chaleureuse rythmique, l’organisation libre et vibrante des formes module autant d’invitations à pénétrer ces « puits de lumière virtuelle ». L’âme-même des œuvres. Pratiquant souvent le grand format, Bage semble animer ses paysages revisités comme d’une force ascensionnelle. Au-dessus de la ligne d’horizon, et vers le ciel, les compositions « se dressent » en quelque sorte devant le regard.

Jacques Bage, avec le sourire, nous rappelle notre condition d’ « êtres-à-la-Terre » avec laquelle nous faisons littéralement corps. Il déclare : « nous sommes comme au ras du sol ; n’est-ce pas notre destin que de porter notre regard du bas vers le haut, cherchant sans cesse l’arc-en-ciel après l’orage ?».

 

Michel Van Lierde,

Chroniqueur d'art et collectionneur

Février 2017

« L’artiste se définit essentiellement par le caractère contrasté de ses options plastiques. Si la base - la couleur - demeure triomphante, la manière de la répandre diffère au gré des variations infinies dont le créateur reste maître. Les dernières toiles révèlent un mouvement plus large, plus étendu, plus contrôlé aussi par la main ou par le corps tout entier : à l’idée fondatrice se superpose une intervention plus ludique, à l’instar d’un arc-en-ciel, lueur d’espérance sur le ciel sombre. »

 

Artothèque Wolubilis

 

 

« Qu'est-ce qui peut bien pousser un artiste à "aller de l'avant", à constamment faire preuve d'un esprit de recherche inventive ? Pour notre grand plaisir, chaque exposition de Jacques Bage constitue une découverte, suscite notre étonnement de le voir manipuler la matière de trente-six façons (et bien davantage), de contrôler autrement son geste. Si la base - la couleur - demeure triomphante, la manière de la répandre diffère au gré des variations infinies dont le créateur reste maître. Les dernières toiles révèlent un mouvement plus large, plus étendu, plus contrôlé aussi par la main ou par le corps tout entier: à l'idée fondatrice se superpose une intervention plus ludique, à l'instar d'un arc-en-ciel, lueur d'espérance sur le ciel sombre. « 

      

Jacques De Maet

 

 

 

 

Extraits d'un entretien de Jacques Bage avec Michel Oleffe :

 

 

M.O. - Pourquoi as-tu choisi la peinture comme moyen d’expression ?

J.B. - C’est une chose qui s’est imposée à moi. Je suis un visuel et j’observe beaucoup tout ce qui m’entoure. Tout jeune déjà, je dessinais. Je me souviens aussi que vers mes quinze ans, je me suis procuré de l’argile et j’ai modelé la tête d’un sage asiatique. Je ne sais plus pourquoi j’avais choisi ce sujet. Je m’étais concentré afin de rendre l’expression du visage la plus vive possible. Après quelques autres pièces, j’ai réalisé que la sculpture a des exigences techniques qui freinaient ma spontanéité. Dans mon cas, la peinture était un moyen plus efficace pour m’exprimer. J’y suis resté fidèle. 

 

 

M.O. - Comment conçois-tu l’enseignement artistique ?

J.B. - Je conçois l’enseignement artistique comme un mode d’emploi afin de répondre aux questions techniques que l’artiste débutant se pose. Cela dit, je crois surtout que les progrès se feront grâce au travail personnel. Il permettra de trouver les bonnes solutions pour affirmer sa personnalité. Au fur et à mesure que l’on travaille, on prend conscience de ses erreurs et de ses succès. Et c’est en découvrant les multiples possibilités qui se présentent, qu’il y aura fatalement une progression dans le travail.

 

M.O. - …Il y a une grosse différence entre le Bage qui peignait, il y a quelques années, des paysages septentrionaux, mélancoliques et brumeux, et celui d’aujourd’hui où la couleur éclate dans une abstraction volontaire et rayonnante. Comment expliques-tu cette transformation ?

J.B. - Je reste toujours intéressé par l’idée de la spatialité. Le travail que je montrais a été longtemps et principalement l’exploration de la lumière. Je donnais l’illusion d’une lumière énigmatique qui engendrait le mystère.

 

Et j’en faisais le thème principal de mes tableaux. Parallèlement à ce travail, j’explorais une voie plus abstraite par l’application spontanée de couleurs vives. Je n’ai jamais montré ces peintures, car je ne les trouvais pas abouties. Les oppositions m’intéressent beaucoup. J’aime la juxtaposition des contraires, par exemple: le flou et le précis, le lointain et le proche, les nuances et les aplats, le lustre et la matité, etc... C’est aussi parce que je n’aime pas refaire les mêmes tableaux. Ce qui correspond à faire du sur place. Je pense aussi qu’au cours du temps, mes réflexions sur la peinture et mes expériences m’ont amené vers une autre manière de peindre. Je pourrais faire le parallèle avec l’écriture qui se transforme au fur et à mesure que l’on écrit. Je pense que les formes et les couleurs aussi, à elles seules, peuvent créer de l’émotion. Dans le travail la concentration est très importante. La technique vient tout naturellement. Elle est nécessaire, mais elle ne reste qu’un instrument. Ce qui m’importe le plus aujourd’hui, c’est de trouver des combinaisons de formes, de couleurs et de lumières qui vont me séduire et me parler. Découvrir des arrangements qui vont me surprendre et avec lesquels je serai en parfait accord.

 

M.O. - Tu travailles le plus souvent dans ton atelier. Cependant, à la bonne saison, tu peins à l’extérieur. Pourquoi et quelle est l’importance que tu donnes au lieu et à la lumière de l’endroit où tu travailles ?

J.B. - Je travaille à l’extérieur essentiellement pour des raisons pratiques. Mon atelier étant relativement petit, j’ai beaucoup de difficultés pour y travailler les grands formats. Lorsque le temps est clément, je travaille au-dehors et sous un appentis. J’y trouve l’espace et surtout le recul nécessaire pour juger le tableau. La lumière est bien sûr importante. Elle doit idéalement être constante. Celle venant du nord est la moins changeante. En ce moment, c’est une question qui ne me préoccupe pas beaucoup. Pour ce qui est du lieu, j’ai l’expérience d’avoir travaillé pendant quelques mois dans le sud de la France. Le lieu où l’on travaille n’a pas beaucoup d’importance. En revanche, ce sont les voyages, les lectures, les découvertes, les rencontres et les moments de la vie qui influencent beaucoup plus notre personnalité et fatalement notre travail.

M.O. - Pourquoi fais-tu de si grands formats ?

J.B. - Lorsque je travaille une peinture de grandes dimensions, j’ai la sensation d’être dans cette peinture, je suis entouré de couleurs et c’est très exaltant. Le jeu de recul que je fais pour en avoir une vision entière est toujours plein de surprises. Les détails seront perçus différemment, j’y découvre d’autres choses en prenant de la distance. Je choisis souvent d’entamer un grand tableau après avoir réaliser quelques temps auparavant, une peinture de petit format. Les grands formats me donnent aussi une idée de grande liberté. Je démarre sur de la toile qui n’est pas fixée sur un châssis. Ce n’est que lorsque j’ai terminé que je choisi le châssis approprié. J’aime beaucoup varier les formats. Ces derniers temps, ils sont le plus souvent dans le sens horizontal ou d’un format proche du carré. Lorsque je peins un tableau de petit format, je survole mon travail et ma perception est donc plus aérienne. C’est tout à fait différent. Tout récemment, j’ai réalisé de très petites peintures. C’est de la miniature.

 

M.O. - Pourrais-tu définir ton expression actuelle ?

J.B. - C’est une expression abstraite et spontanée. Je crois que ma peinture peut être une source d’apaisement ou de questionnement. Dans une certaine retenue du geste, elle condense une partie construite évidente avec une partie plus lyrique dans un jeu avec la transparence et l’opacité des formes et des couleurs.

 

M.O. - Parles-moi des titres que tu donnes à tes tableaux ? Viennent-ils avant, pendant ou après leur réalisation ?

J.B. - Les titres sont donnés pour identifier les tableaux après leur réalisation. C’est pour moi le moyen de les nommer lorsqu’ils sont terminés. J’ai en réserve quelques titres qui pourraient convenir pour certains tableaux. Les titres que j’affectionne ont toujours une résonance imprécise et ne doivent en aucun cas décrire la peinture. Ces titres sont une suite de mots qui laisse une grande part à l’imagination du spectateur. C’est la sonorité de certains mots, très vaguement en rapport avec le tableau, qui m’intéresse. C’est peut-être une forme de poésie.