N°2020-03

 QUARANTINE EDITION 

 INTERVIEW

Yves ULLENS - Traqueur de Lumières - 2017 - Urban Traces #061 (Las Palmas, Grand Canaria, Spain) - 100 x 150 cm - Photography  Ed. 1/1 - Archival Pigment Ink Print mounted on aluminium (black American box frame)

YVES

ULLENS

Cette semaine, l’artiste abstrait Yves Ullens nous fait l’honneur de répondre à nos questions sur les secrets de son univers. Qui est-il ? Quelles sont ses inspirations ? Son message ? Découvrons-le...

Parlez-nous un peu de votre parcours :

Je suis né à Uccle en 1960, ce qui veut dire que je fêterai mes 60 ans cette année ! J'ai eu une carrière assez classique dans le marketing et la vente au sein de grandes sociétés. J'ai terminé ma carrière chez Proximus en mars 2003, mais ma carrière d'artiste a débuté en 2001. Celle-ci est 100% autodidacte et je dois son origine à ma grand-mère, Thérèse Ullens, qui était photographe, cinéaste, archéologue et conférencière. Grâce à elle, très tôt, j'ai eu un studio de développement de photographies en noir et blanc au sein de sa maison. À 18 ans, j'ai suivi un cours de photographie donné par un architecte ! Il m'a appris la chose la plus précieuse : le regard. A travers les 3 questions les plus importantes pour tout photographe : Que voit-on ? Que veut-on montrer ? Comment le montrer ? 

En 20 ans, j'ai réalisé plus d'une centaine d'expositions en Belgique et à l'international. Au départ, j'étais exclusivement photographe. Petit à petit, je suis devenu un artiste beaucoup plus global par le biais de la sculpture, des installations, la video, du design, l'architecture, et tout récemment, la peinture.

Quelles sont vos inspirations et références ?

Je recherche mes inspirations auprès des maîtres de la lumière et des artistes de génies de leur temps. Léonard de Vinci est pour moi l'artiste le plus global que je connaisse. Sa curiosité et son inventivité n'ont pas eu de limites ! La tendresse de la lumière des portraits de Vermeer amène douceur et sont emplis de poésie. J'ajouterai la magnificence et la puissance de la peinture de Turner, quasi religieuse, ainsi que le clair-obscur de Rembrandt.

Au 20ème siècle, le génie créatif de Picasso est une inspiration totale ! Il réalise des décors de théâtre, des faïences, des plats en argent, etc. Il se renouvelle en permanence à travers ses périodes, cela me fascine ! J'adore aussi Dali, son côté génie/fou et son humour ainsi que Magritte et la poésie qui se dégage de ses oeuvres.

Parmi les contemporains, Richter et Rothko m'inspirent énormément ! Au niveau de la peinture, je mentionnerai également un magicien de la couleur et de la matière : Anish Kapoor. Ainsi que le maître de la nature et de la lumière : Olafur Eliasson.

J'adore aussi Takashi Murikami, il me fait sourire ! Il touche autant l'adulte que l'enfant qui sommeille en chacun de nous. Jusqu'à présent je n'ai cité que des peintres, ce qui n'est pas un hasard car je réfléchi davantage comme un peintre que comme un photographe. Mais bien entendu, il y a des photographes qui m'influencent énormément et que j'apprécie au plus haut point. Je citerai Hiroshi Sugimoto pour la pureté de ses photographies, la perfection de ses encadrements qui sont de véritables sculptures et son esprit de chercheur, d'expérimentateur. Thomas Ruff et ses deux séries abstraites-clés : les photogrammes et les substrats, ainsi que les constructions de l'esprit d'Andréa Gursky qui sont extrêmement intéressantes. J'ai un coup de coeur aussi pour le travail de Richard Caldicott. Souvent, il part d'objets assez simples et réalise des choses géniales ! Il travaille à la fois la lumière et la matière. Je suis par ailleurs un fan absolu de l'école d'Helsinki avec des photographes clés comme la très sensible Nanna Hänninen et le travail prodigieux de Niko Luoma. En France, le travail de Sabine Pigalle, mêlant tradition et modernisme, est aussi fabuleux ! Cependant, mon maître à penser absolu que j'aurais tant aimé connaitre est Laslo Moholy-Nagy. Un photographe d'exception tout autant qu'un artiste polymorphe. C'était un expérimentateur prodigieux et on lui doit en grande partie la fameuse école du Bauhaus. C'est dire l'ampleur du personnage !

Comment définiriez-vous votre style ?

Les trois moteurs qui sont au coeur de mon travail sont l'abstraction, la lumière et la couleur. La lumière et la couleur sont deux formes différentes de l'énergie pure et essentielle qui se dégage de toute chose. L'entièreté de mon travail est issu d'une expérience de "mort imminente" que j'ai vécu à l'âge de 8 ans. A travers mon travail, j'essaie de recréer cette énergie, ce bien-être absolu que j'ai ressenti à cette époque, pour la communiquer aux autres. Ceci explique clairement mon nom d'artiste : Traqueur de Lumières.

Que voulez-vous exprimer dans votre travail ?

Tout artiste peut avoir deux fonctions : faire réfléchir et/ou émerveiller. Je me concentre sur la fonction de l'émerveillement. Si nous, artistes, nous ne parlons pas de beauté, qui le fera ? Je n'ai pas peur de parler de la beauté, même si elle n'est pas "à la mode" dans le monde de l'art contemporain. Dans mon travail, je fuis toute forme de violence, afin de laisser la place à la beauté des choses, des personnes et de la nature.

Quelle matière aimez-vous travailler ?

En tant que photographe, j'aime toute forme de papier. Au départ, je privilégiais les surfaces qui donnaient un rendement brillant qui favorisent un contraste maximal. Depuis quelques années, je suis passé de plus en plus vers l'usage de papier texturé et beaucoup plus mat. Cela fait longtemps que je voulais me lancer dans une certaine forme de sculpture photographique et j'ai été subjugué quand j'ai découvert le Chromaluxe. J'ai été un des tous premiers artistes européens à l'utiliser et, à ce jour, je pense avoir encore le record de la plus grande installation en Chromaluxe au monde (Crescend'O - Siège de Beobank - Bruxelles). Par ailleurs, j'apprécie énormément, pour les grands formats, les tirages sur Diasec qui ont une pureté, une puissance et une élégance inégalée. 

En 2001, lors d’une de mes premières expositions de groupe, un des artistes (un peintre) arrêtait les spectateurs en leur disant : "Venez toucher, ce n'est pas une peinture, mais une photographie ! «  En parlant de ma photo ! Le premier journaliste qui a écrit sur mon travail en 2003 avait intitulé son article : "Yves Ullens : Peintre ou photographe". Il y a quelques mois, j'ai découvert le plaisir de la peinture. Le choc des couleurs, le jeux des pigments, ainsi que la capacité de créer à partir d'une toile vierge. En photographie, je travaille à partir d'un objet, d'un sujet, d'un environnement particulier, alors qu'en peinture, au départ, rien n’existe ! Cette liberté totale de création m'a paru effrayante dans un premier temps, mais elle est tellement plus enrichissante. Tout ce cheminement m’a amené naturellement à ce que je travaille actuellement sur un projet majeur qui étudie les liens étroits qu'entretiennent la photographie et la peinture.

Quel est le processus de création d’une de vos oeuvres ?

Je travaille sur des objets et/ou des matières qui sont très colorés et/ou source de lumière et/ou la reflète d'une certaine façon. Ce sont les trois possibilités, les trois conditions pour choisir le sujet que je prendrai en photo. Lorsque j'ai l'objet en face de moi, je commence par l'observer et tourner autour pour l'apprivoiser et voir comment la lumière se comporte sur et autour de l'objet (son environnement). Ensuite, je me représente mentalement une idée du type de photographie que j'aimerais obtenir. Lors de la troisième étape, j'utilise mon appareil photo comme un pinceau ou une caméra. 

Yves ULLENS - Traqueur de Lumières - 2020 - Forêt de Soignes - Portrait

Yves ULLENS - Traqueur de Lumières - 2019 - The Rebirth of Colours - 140 x 140 cm - Photography  Ed. 1/1

Le plus important est de laisser mon corps et mon inconscient agir, ce sont eux qui guident mes mouvements. Il y a du lâcher-prise. Plus celui-ci est profond, meilleurs sont les résultats. C'est une sorte de méditation. Je ne sais prévoir à l'avance quel sera le résultat à 100%, malgré mes années de pratiques. Ma maîtrise du geste est devenue supérieure, mais le résultat va au-delà de cette maîtrise. Pour parvenir à la photo finale, celle qui sera sélectionnée pour être montrer au sein d'expositions, mon niveau d'exigence est très élevé. Sur 100.000 photographies prises par an, 20 seront peut-être à la hauteur d'une exposition. La justesse est difficile à atteindre et je me considère comment étant un puriste. Ce qui veut dire que mes photographies (à l'exception de ma série de photos cinétiques) ne sont ni recadrées, ni retouchées, mis à part la poussière. 

 

Quel message souhaitez-vous délivrer à travers vos oeuvres ?

Du bien-être et de l'énergie positive. Les plus puissantes de mes oeuvres, issues de la série Coloured Meditation, sont méditatives car on se sent comme baigné dans l'énergie que dégage la lumière. J'ai créé une série plus engagée à travers les Pure Nature. Une grande douleur dans ma vie fut lorsque je vis une machine découper et arracher des arbres en quelques secondes en laissant des centaines de trous béants avenue de Tervuren. C'était un déchirement ! Ce n'était même plus des hommes qui venaient les abattre, mais des machines ! Ma réflexion sur la forêt est clairement engagée, mais c'est plus exceptionnel dans mon travail. En dehors de l'émerveillement que je veux procurer à travers mes photographies de forêts, je tiens à faire passer ce message : la nature se porte souvent mieux sans nous... Respectons-la, elle est précieuse. C'est elle qui nous apporte la vie !

Interview de Yves Ullens par Alexia Van de Velde - Mai 2020