N°2020-02

 QUARANTINE EDITION 

 INTERVIEW

Claudie LAKS - 2020 - Twin Paintings n.6, Circé  & Calypso - 202 x 137 cm - Acrylic on canvas - Atelier

CLAUDIE

LAKS

Cette semaine, l’artiste Claudie Laks nous fait le plaisir de répondre à nos questions sur les secrets de son univers. Qui est-elle? Quelles sont ses inspirations ? Son message ? Découvrons-le...

Parlez-nous un peu de votre parcours :

J'ai commencé par étudier la littérature et la linguistique avant d’entamer des études artistiques à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, ainsi qu’à l’université. J’ai été l’élève de Georges Jeanclos. J’ai donc développé une pratique entièrement sculpturale. L’année 1989 marque la fin de cette pratique de la terre. Actuellement, je vis et travaille à Paris et en Bourgogne.

Quelles sont vos inspirations et références ?

Adolescente, j’ai visité l’atelier de Brancusi au musée d’Art Moderne, avenue d’Iéna et je fus subjuguée par ce qui se passe entre les sculptures. La transition entre la sculpture et la peinture s’est faite progressivement. J’ai voulu tailler dans la couleur, sculpter l’espace, le faire résonner. Je l’ai compris devant les découpages de Matisse, Picasso, mais aussi chez Viallat.

La redécouverte de ce pouvoir spatial et dynamique de la couleur, ainsi que mes rencontres et mes échanges avec des amis peintres ont contribué à orienter et conforter mon travail.

Comment définiriez-vous votre style ?

J’aime ce dialogue incessant entre peinture, sculpture et gravure. Le retour à la toile, au pinceau, à la couleur, est revendiqué comme condition nécessaire à la production d’une peinture fondamentalement picturale, frontale, dont le principe rétinien est assumé. La gravure prend une place importante dans cette recherche où le geste graphique rivalise avec le plan de la couleur.

Quelles matières aimez-vous travailler ?

Lors de mes études de littérature, j’ai fait une maîtrise sur le thème de l’eau. Le travail de la terre était une suite logique, bien plus matérielle ! En tant qu’élève de l’atelier Jeanclos, j’ai été invitée à la Manufacture de Sèvres où j’ai découvert la porcelaine. La technique n’est pas la même et le rendu de la porcelaine transfigure complètement la forme. Exposée avec l’argile, cela donne un effet détonnant !

La porcelaine est un matériau dur, froid, lisse, qui renvoie la lumière, contrairement à l’argile noire qui l’absorbe et qui, très tactile, peut épouser toutes sortes d’aspects. Cependant, j’aspirais à autre chose. Les qualités spatiales qui m’intéressaient dans la sculpture, je les retrouvais lorsque je revoyais la peinture de Matisse. La peinture, plus immatérielle et plus abstraite, de Matisse et de la plupart des expressionnistes abstraits, sollicite et transforme encore plus l’espace que la sculpture, essentiellement lorsque la couleur mènes la danse.

Quel est le processus de création d’une de vos oeuvres ?

J’interviens tout d’abord sur une toile de jute que je garde sans aucun apprêt, non enduite. Il fallait que la couleur, les pigments fassent corps avec la matière du support. Toujours dans ce soucis d’accentuer la présence matérielle de l’objet. Je travaille au sol avec de larges spatules qui écrasent directement les pigments avec le liant sur la toile brute. Ce qui fait que la couleur est soumise au parcours de la spatule sur la surface de la toile et pénètre les fibres jusqu’à la traverser. Aujourd’hui, je travaille à la verticale, j’ai besoin de la résistance du mur. Je ne tends pas mes toiles sur châssis car l’effet tambour d’une toile tendue ne résisterait pas à la véhémence de certains de mes gestes. Par ailleurs, j’aime découper dans mes rouleaux de toile vierge un format qui n’est jamais standard et qui obéit à la logique du moment, logique du regard, logique en relation avec les toiles qui ont précédé. Les châssis interviennent après avoir peint mes toiles.

Claudie LAKS - 2018 - Noir de Mars - 156 x 202. cm - Oil on canvas

Claudie LAKS 2012 - Idylle - 197 x 168 cm - Acrylic on canvas

La couleur tient-elle un rôle primordiale pour vous ?

Comment la travaillez-vous ?

Je n’ai plus peur de la couleur, mais pendant toute une période, je peux dire, à posteriori, que je la tiens en laisse. Elle est assujettie aux formes qui se déploient et qui l’entraînent dans leur dispositif de pliages, d’entrelacs, de parcours où domine le plus souvent la verticalité. Je n’utilise jamais de noir mélangé aux couleurs, car il les obscurcit et les prive de leur force. Je n’aime pas mélanger les couleurs, j’ai toujours l’impression que ça les tue ! Chaque couleur doit garder sa propre dynamique. Mais parfois, on peut les violenter pour leur faire dire leur vérité. Cela ne m’a pas empêché de faire des toiles parfois uniquement en noir et blanc, ou des peintures très sombres. A propos d’illusionnisme, il y a eu un moment où tout cela m’est apparu trop figuratif. La relation d’assujettissement de la couleur à la forme m’ennuyait. Progressivement, je voulais être vraiment dans la peinture et non dans des formes préétablies. Pour cela, je me suis mise aux gribouillages ! Retour donc à une sorte de geste premier qui libère la couleur.  Je ne voulais plus de géométrie. Jusque-là, le propos n’était pas celui de la couleur, et donc pas vraiment de la peinture. Ce retour aux sources a imposé une toile blanche enduite avec laquelle j’ai découvert le plaisir de travailler au pinceau sur une surface lisse, au plus grand bénéfice de la couleur.