N°2020-04

 QUARANTINE EDITION 

 INTERVIEW

Christian

BONNEFOI

Christian BONNEFOI 2014 - PLIV - 150 x 150 cm - Acrylic on canvas

Cette semaine, l’artiste abstrait Christian Bonnefoi nous fait l’honneur de répondre à nos questions sur les secrets de son univers. Qui est-il ? Quelles sont ses inspirations ? Son message ? Découvrons-le...

Parlez-nous un peu de votre parcours :

J’ai fait des études universitaires, jusqu’au doctorat. J’étais assistant, et dès mes premières années d’enseignement, je me suis mis à peindre. Devant une rétrospective de Henri Matisse, j’ai commencé à dessiner les « Nu de dos » de celui-ci. Ce sont des sculptures en bronze dont les originaux, en plâtre, sont conservés au Musée Matisse à Le Cateau-Cambrésis (France). Dès le début, je passe par le collage comme technique essentielle. Même si je fais de la peinture, l’importance réside dans le collage. Picasso et Matisse l’ont inventé. Ceux du premier ont eu une portée gigantesque, mais ceux du second sont extrêmement originaux avec un côté obsessionnel. Cependant, c’est une référence que j’ai abandonnée pour passer à une dimension plus minimaliste. Depuis 20, 30 ans, l’influence des « Nu de dos » est revenue et l’on ressent cette présence. J’utilise beaucoup cette figure de Matisse qui est, pour moi, moins fondamentale qu’elle n’est déterminante biographiquement. 

Quelles sont vos inspirations et références ?

Mes références résidaient dans le croisement des différentes époques de la peinture avec une réflexion de type théorique et historique. Je m’en suis éloigné pour passer à un raisonnement plus poétique. Le point commun se situe au niveau du langage, par lequel l’écriture joue un rôle actif dans mon travail, au même titre que la peinture. Il y a toujours un rapport au langage qui se pose et que je matérialise par des écrits, des notes personnelles, qui sont devenues assez importants pour être publiées en 2 volumes. Le premier est un recueil de textes, d’analyses de tableaux. Le second est une sorte de lexique des termes de la peinture où je reprends les notions essentielles que j’introduis. L’objectif est de matérialiser, par le langage, ce que je vis par l’intermédiaire de la peinture. Sinon, pendant très longtemps, j’ai été influencé par la peinture américaine à travers le minimalisme et l’expressionnisme abstrait avec, entre autres, Mark Rothko et Jackson Pollock.

Selon moi, ce dernier est le peintre américain le plus important du point de vue de la pratique. Au bout d’un certain temps, je suis revenu vers le classique et les artistes d’avant-guerre, Henri Matisse, Pablo Picasso, Alberto Giacometti, qui sont des figures immuables de l’histoire. Il faut avoir des influences d’idées, mais j’espère que mon travail reste tout à fait personnel aujourd’hui.

Comment définiriez-vous votre style ?

Selon certains, on me reconnaît à plus de 100 mères, donc il doit y en avoir. Cependant, j’essaie de m’opposer à cette notion de style. Elle est devenue un mode d’identification des peintres. Lorsque je vous disais, concernant mes influences, que je suis revenu aux artistes d’avant-guerre, cela veut dire que chez eux, il y a une transformation d’un tableau à un autre, une différence qui s’échappait. J’essaie de m’en inspirer et de rompre ce côté monocorde de l’époque en travaillant sur trois plans. Le premier est le tableau, la peinture, pas uniquement sur châssis, mais sur le lieu même où elle se dépose. Le second plan réside dans les collages muraux, où la figuration est présente, mais j’accède surtout à une chose que j’ai toujours recherchée dans le passé : la dimension lyrique, de l’ordre du récit. Cela se traduit par des tableaux dans lesquels on peut rentrer et trouver l’articulation de l’histoire que je développe davantage de façon littéraire. Certaines compositions sont accompagnées de fables ou de récits qui n’ont pas vocation à expliquer la toile. Le dernier aspect est le dessin, l’usage du crayon et du plan. Ce sont des dimensions séparées qui s’impliquent formellement par la technique. En ce sens que celle-ci évolue au même titre que la forme, mais elle se développe alors que la forme nécessite une modification matérielle. Une des dimensions qui relie ces aspects est le langage. La façon de parler et de raconter ce qui se passe est le lien entre ces trois aspects.

Que voulez-vous exprimer dans votre travail ?

Le travail met à distance l’expression, la spontanéité. Mon travail consiste à produire des objets que je ne connais pas. L’objectif est d’agrandir le champ de la perception, de la mienne pour commencer, celle du public ensuite. En tant que peintre, on est solitaire et j’aime à penser que l’approfondissement de la sensibilité puisse se transmettre à travers une œuvre. Je citerai dans cette optique Henri Bergson : « L’art est un accroissement de la perception ».

Quelle matière aimez-vous travailler ?

Les matières que j’utilise sont diverses, mais elles ont un point commun : elles sont à l’état brut. Très fragiles, légères et transparentes. Par exemple, le coton fin, le non-tissé, un matériel synthétique proche de la fibre de verre, le papier de soie, qui est mon matériel exclusif pour mes collages, des variétés de nylon aussi, car il résiste à l’humidité et la chaleur, ce qui permet de faire de grands formats bifaces, qui autorisent de voir des deux côtés. Lorsque je travaille, je dois construire ces matières en même temps. Le paradoxe est que, lorsqu’on s’est posé des questions d’un type conceptuel et technique, ces choses font partie du corps et du geste. Ces choses-là sont mobilisées lors de mon travail. Elles ont été investies dans la pratique et dans le temps.

Quel est le processus de création d’une de vos oeuvres ?

Je m’oppose au terme de processus, car il a été imposé par l’art américain des années 70 : le Process Art. C’est l’idée selon laquelle la forme et l’histoire de la fabrication d’une œuvre permettent de la découdre. Selon cette logique, on pourrait décortiquer l’œuvre jusqu’à trouver son explication originelle. Je me repose plutôt sur le principe qu’il puisse y avoir des accidents qui viendraient perturber la logique et la lecture de la toile. Quand je parle des collages de Picasso, je fais état de cette question. Le processus est plus une façon d’utiliser des matières et des matériaux que pour pouvoir produire un objet. Chez Picasso, la colle a une grande importance, elle a une fonction en soi, elle n’est pas là pour coller, mais pour indiquer une direction, une forme, des structures du dessin organisées en épaisseur de plans. J’avais écrit sur ces collages à l’aiguille, où il remplace la colle par des aiguilles. Je veux parler d’une fonction métonymique du collage, le détail devient la partie la plus importante. Ce n’est pas le collage qui est important, mais la colle. Elle permet de lier les surfaces, mais c’est l’entre-deux de celles-ci qui a une certaine fonction. Cela m’a amené à donner à la transparence et à la lumière une place fondamentale. 

Christian BONNEFOI 2014 -PL IV - 250 x 200 cm

La couleur tient-elle un rôle primordial pour vous ?

Comment la travaillez-vous ?

Bien sûr ! C’est probablement l’aspect de la peinture le plus compliqué, le plus difficile à appréhender. Les historiens de l’art écrivent sur la peinture, mais pas sur la couleur, à quelques exceptions près. La théorie de la couleur chromatique est faite de manière tellement puissante et efficace qu’il est difficile d’y ajouter quoi que ce soit. Au niveau de la réalisation, la couleur qui va de Van Gogh à Matisse possède un tel niveau d’épanouissement qu’il n’est pas aisé de passer derrière eux. Personnellement, je passe de la couleur à la lumière. La couleur chromatique liée au lieu sur laquelle elle est déposée et la couleur colorante, qui se diffuse dans l’air, par le biais de la lumière et de la transparence. Je la travaille de façon légère, il ne faut pas qu’elle devienne passive. À l’image de l’aquarelle, j’utilise toujours des couleurs très éclaircies, avec très peu de densité.

 

Quel message souhaitez-vous délivrer à travers vos oeuvres ?

Je désire ne délivrer aucun message sinon l’idée d’une expérience. Il n’y a pas d’enseignement, c’est une façon de vivre. La peinture est une technique et un objet qui permet de penser. En d’autres termes, c’est un moyen d’accès à la pensée et finalement à l’existence. Il n’y a pas de règle. Le propre de l’art est de produire quelque chose de nouveau. Ce qui implique la destruction des règles, des procédures et des théories passées. 

Interview de Christian Bonnefoi par Alexia Van de Velde - Mai 2020

Christian BONNEFOI 2014 - PL IV - 60 x 60 cm - Acrylic on canvas